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YouTube va-t-il tuer les écoles de langues ?

by | May 23, 2018

Un premier constat

J’ai commencé à enseigner le français langue étrangère il y a 15 ans et je constate depuis quelques années une baisse des inscriptions dans beaucoup d’écoles de langues. C’est paradoxal puisque, dans notre monde de migrations, il n’a jamais été aussi nécessaire d’apprendre de nouveaux idiomes.

Je me suis logiquement posée cette question : « mais où sont passés les apprenants ?»

J’ai donc enfilé ma tenue de détective et suis partie en quête d’une réponse.
Je les ai d’abord cherchés dans les écoles concurrentes, je ne les y ai pas trouvés. Puis, je me suis dit qu’ils étaient sans doute perdus dans les librairies, en train d’acheter des Assimil ou autres méthodes d’auto-apprentissage … Là-bas, je n’en ai pas rencontré plus que d’habitude. Pour finir, j’ai demandé à mes collègues s’ils ne les avaient tout simplement pas kidnappés pour leur donner des cours à domicile, ils m’ont répondu par la négative 😉 .

Le mystère était épais mais à force de chercher, j’ai fini par les trouver, ces chenapans : ils surfaient ! … sur les réseaux sociaux. Ils se baladaient en masse sur Facebook et YouTube : à chatter dans des groupes, à liker des vidéos de professeurs et à downloader des applis de langues sur leurs smartphones …

Cela m’a attristée : « Ils se cachent donc là ! Les cours ne les intéressent plus, les profs non plus, c’est triste, après tout ce qu’on a fait pour eux … 🙁 »
J’ai noyé mon chagrin dans l’eau pétillante pendant un certain temps, puis j’ai refait surface : « et si j’avais tort, et si ce n’était pas si triste en fin de compte ? »

Une réalité qui peut faire peur

Il est vrai qu’à première vue la situation n’est pas joyeuse : des écoles qui ferment, des conditions de travail précaires, une profession en péril …
Pourtant, nous sommes de bons profs, motivés et motivants : nous transmettons avec succès nos savoirs (savoir-faire, savoir-être etc.) et nos élèves sont heureux ! Alors, est-ce notre faute si les écoles n’attirent plus les clients ? A priori non … Le responsable marketing est-il mauvais ? Qui sait …
Il ne s’agit pas ici de trouver un responsable à la crise, mais de se poser les bonnes questions, faire un bilan de la situation et s’adapter au nouveau paradigme.
Pourquoi s’adapter ? Tout simplement parce que le monde change, et les apprenants également. Si nous refusons de comprendre ce qui se passe et d’évoluer en fonction, nous nous tirons très certainement une balle dans le pied. Et ça fait mal !

Un changement dans le changement

Il n’est pas question de jeter aux ordures des années d’expérimentation et d’amélioration pédagogiques (apprentissage par induction, remue-méninges, travail en groupe, jeux, théâtre, etc). Il est clair que nos cours sont de plus en plus attractifs et interactifs. L’apprentissage est de plus en plus ludique et concret. Mais alors, comment expliquer que les apprenants se tirent, se taillent, s’arrachent, nous abandonnent lâchement ?
Peut-être parce qu’il est temps d’effectuer un saut quantique qui suppose, non plus d’améliorer nos techniques de classe, mais de toucher au sacro-saint rôle du professeur : le maître, le Master of Ceremony.

Le rôle du formateur

Même si nous sommes devenus de plus en plus accessibles et sympathiques aux yeux des apprenants, nous nous présentons le plus souvent encore comme les seuls détenteurs du savoir à transmettre : nous expliquons la leçon, nous guidons l’apprentissage. Si on nous enlève ce rôle, nous nous sentons amputé d’un bras, voire des deux. Si un apprenant vient nous poser des questions sur la vidéo d’un prof YouTube regardée chez lui, cela peut passablement nous énerver : « Je ferai une leçon sur ce sujet, je t’expliquerai tout -MOI- en classe ». Nous sommes touchés, mais c’est notre ego, notre fierté qui sont mis à mal :

« Pourquoi a-t-il besoin d’aller sur YouTube puisque je suis là, moi ? », nous susurre une voix intérieure.

Peut-être parce que notre rôle n’est plus celui que nous pensons être. Dans une société où l’information est disponible extrêmement facilement grâce aux outils numériques, peut-on toujours se prévaloir de la détention des connaissances ? Plus concrètement, est-il légitime que nous continuions à monétiser (oui, je parle d’argent !) des savoirs accessibles gratuitement à tous ?
Dans le domaine des langues, nous trouvons de plus en plus de matériel sur le web ; les vidéos YouTube des enseignants sont d’une qualité qui va en s’améliorant.
Donc, à terme, l’enseignant pourra-t-il justifier de passer une heure en classe à expliquer un concept que l’apprenant pourra facilement trouver sur son smartphone en deux clics habiles ?

Des solutions, il y a …

Alors, que doit-on faire ? Sommes-nous foutus, fichus ? Les YouTubeurs sont-ils des traitres qui travaillent du côté obscur de la force ?
Maître Yoda nous dirait qu’il est trop facile de jeter la pierre à des professeurs qui donnent de leur temps pour diffuser le savoir sur les réseaux :

« La peur est le chemin vers le côté obscur : la peur mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine … mène à la souffrance… » Maître Yoda

Il est donc préférable d’apprendre à évoluer sur la toile sans se faire bouffer par l’araignée.
Car c’est sans doute une énorme opportunité qui s’offre à nous de faire évoluer la profession en changeant la conception même du cours de langue.
Nous pouvons ainsi nous inspirer du concept de classe inversée. Il s’agit, comme son nom l’indique, de faire le cours à l’envers 🙂 Cela signifie, en gros, que l’apprentissage commence en amont de la séance. L’apprenant arrive en classe en ayant déjà réfléchi à certains concepts (lexicaux, grammaticaux, socio-culturels etc.) inclus dans une tâche que l’enseignant lui aura donné à accomplir AVANT la leçon. Il n’arrive donc pas en classe avec une attitude passive mais les bras chargés de ce qu’il a appris et de ses interrogations. Les questions, il se les pose avant la classe et pas après.
Grace à ce système, l’enseignant peut mettre en pratique durant toute la durée de la leçon les concepts appris en autonomie. Fini le jeu organisé 20 minutes avant la fin et qu’on n’a jamais le temps de terminer. Dorénavant, toute la durée du cours est vouée à l’expérimentation et la mise en pratique. Un pur bonheur.

Youtube

Ainsi, Youtube (ou tout autre support) peut s’inscrire dans cette démarche. Pourquoi ne pas demander aux étudiants de regarder les vidéos explicatives avant la classe ? Nous pourrions laisser le professeur numérique exposer les règles, et ainsi profiter de tout l’espace-temps libéré pour concevoir et réaliser des activités de mise en pratique, et uniquement cela.
Tout le monde y gagnerait : l’apprenant qui paie pour pratiquer et non pour écouter, le formateur qui répond de très près aux besoins des apprenants, dans une atmosphère ludique et interactive.

Ainsi, à mon humble avis, YouTube ne va pas tuer les écoles, car si les structures s’adaptent à cette nouvelle demande et à ces nouvelles pratiques, elles ne pourront qu’en tirer des bénéfices. La collaboration entre le web et la salle de classe est possible. Soyons confiants, il sera bien difficile de remplacer l’interaction réelle d’un groupe s’exprimant en langue étrangère.
Il y aura toujours des personnes qui préfèreront le contact humain non virtuel, pour peu qu’on ne se paie pas leur tête 😉

C’était mon opinion, j’ai hâte de connaître la vôtre !

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